CINÉMA DU RÉEL JOUR 9 : DES HISTOIRES D’ESPACE

ESPACE

Vendredi 28 mars, j’ai laissé un peu jouer le hasard de la programmation. Mon premier film de la journée a été le court-métrage d’Eléonor Gilbert, Espace. Dans un cadre réduit à l’essentiel, une petite fille de 9 ans exprime sa détresse, dessin à l’appui, de ne pouvoir jouer au foot avec les garçons. Dans un schéma d’abord très simple mais de plus en plus grignoté par la complexité des règles scolaires et des rapports humains, l’enfant raconte à sa hauteur l’insupportable guerre des sexes qui régit le monde des adultes. Très simple dans sa construction et surtout très drôle, Espace est un court-métrage dans lequel chacun peut se reconnaître. D’ailleurs, un peu plus tard, un prix assez discret mais plutôt touchant a été remis à la réalisatrice : le prix des détenus du centre pénitentiaire de Fresnes, représenté par 6 détenus et un accompagnateur. Le court-métrage a été choisi parmi une sélection de cinq films, ex-aequo avec le court argentin Belva Nera de Alessio Rigo de Righi, Matteo Zopis. Les remettants ont tenu à souligner le naturel du film qui « reflète bien la société d’aujourd’hui où les femmes sont discriminées ». Ils y ont surtout reconnu leur propre situation d’enfermement et ont été touché par la fraîcheur de la petite fille. Ce moment assez émouvant a été l’occasion pour les prisonniers de Fresnes d’affirmer leur attachement à ce type d’évènement « Nous sommes des détenus et nous avons droit aussi à la culture ». Régulièrement, des projections sont organisées pour eux dans le cadre d’un partenariat avec le Cinéma du Réel. Ils ont notamment pu voir récemment le (très bon !) documentaire The Black power mixtape de Göran Olssan, Les Messagers de Laëtitia Tura et Hélène Crouzillat, et prochainement Eugène Gabana le pétrolier Jeanne Delafosse et Camille Plagnet.

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C’est d’ailleurs ce dernier que j’ai vu après Espace. Une manière de poursuivre la thématique du territoire. Eugène est un lycéen burkinabé de 20 ans qui, malgré un handicap, n’est jamais avare de bonnes combines. Sur la moto de son frère, il sillonne Ouagadougou en vendant des téléphones ici et là ou en préparant quelques arnaques pour ses copains. Ce qui plait dans ce portrait d’Eugène le débrouillard c’est ce mouvement ininterrompu du personnage, comme une nécessité vitale. On aime son côté hâbleur et sa bonhomie, mais on s’interroge souvent sur sa famille qui n’apparaît pas à l’image ou sur cette scolarité perturbée (il n’a commencé l’école qu’à 10 ans). Malgré l’agitation permanente, on n’oublie jamais que les perspectives d’avenir sont réduites pour les jeunes du Burkina Faso. Et les richesses des quelques privilégiés qui surgissent à l’écran (comme cette limousine blanche qui nargue ostensiblement Eugène et ses copains) ne sont que le rappel constant des paradoxes économiques du pays. Mais avec son ambition et sa débrouille, Eugène Gabana (surnom donné en référence à la marque Dolce & Gabbana) a peut-être, qui sait, un brillant avenir. Ce qui frappe dans ce documentaire, c’est l’invisibilité des deux réalisateurs. Pourtant deux occidentaux avec une caméra, cela ne passe jamais inaperçu et cela suscite souvent des convoitises. Ici, Jeanne Delafosse et Camille Plagnet, nous font vivre la vie d’Eugène et de ses copains de l’intérieur comme si nous faisions partie du groupe. Les documentaristes ont expliqué l’aisance de cette réalisation par leur proximité avec les protagonistes du film : ils connaissent Eugène depuis 7 ans, l’on vu grandir et l’ont habitué, lui et ses amis, à la présence de la caméra. C’est ce genre de rapports de proximité qui a permis d’introduire des parts fictionnelles dans le récit. En résulte un objet étrange à la fois proche et distant du spectateur, suscitant perpétuellement la curiosité.

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© Photo L'Empire des Images

J’ai terminé ma journée au Réel avec un débat autour du travail documentaire sur la révolution portugaise animé par le critique et programmateur Federico Rossin. Etaient notamment présents les réalisateurs Philippe Constantini, Rui Simões et José Manuel Costa. Revenant sur les évènements du 25 avril 1974, les intervenants ont expliqué comment la Révolution avait permis de construire une nouvelle forme documentaire mais ont aussi questionné le cinéma de résistance et l’avenir du documentaire au Portugal. De plus, ils sont largement revenus sur la représentation du réel au cinéma. Je me suis d’ailleurs permis de les interroger sur la rareté des films traitant des guerres coloniales. Ce fut un débat intense, un peu trop complexe pour le résumer en quelques lignes. Mais il a été filmé par l’équipe du festival et sera probablement disponible sur le blog du Cinéma du Reel dans quelques jours.

Espace/Réalisateur : Eléonor Gilbert /Pays : France/Durée : 14 min/Année : 2014  

Eugène Gabana le pétrolier /Réalisateur :  Jeanne Delafosse et Camille Plagnet/Pays : France/Durée : 59 min/Année : 2014

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