ADIEU AU LANGAGE (3D) : ADIEU À L’IMAGE

ADIEU AU LANGAGE affiche

 

Cela ressemble à un cri. De désespoir, de fureur, de mépris ? En tout cas, ce n’est sûrement pas un cri d’euphorie ou d’extase. C’est l’antinomie du festival de Cannes, de son autocélébration, de sa vanité glamour. Une sorte de repoussoir universel qui trouve son accomplissement dans une destruction définitive de l’objet filmique. Adieu au langage ressemble à un coup de canif donné à un cinéma toujours moins inventif et toujours plus propret, une écorchure dont on nous oblige à contempler la profondeur, de surcroît en 3D. Prenant la suite de Film Socialisme et des 3 désastres, deuxième segment d’un film collectif réalisé avec Peter Greenaway et Edgar Pêra (3x3D), Adieu au langage repousse les limites du cadre, de la narration et, bien évidemment, du regard. Jean-Luc Godard fait de son film le terrain d’une confrontation idéologique entre les images : images du passé et du présent, images de guerre et de nature, images lisses et pixellisées, image et non-image. Les phrases s’y décomposent pour signifier la séparation d’un couple tandis qu’un autre se forme dans la brutalité de la chair. Devant ce ballet pathétique et fascinant de l’espèce humaine, un chien (Roxy Miéville, superstar) traverse les plans avec l’indifférence du vieux sage. La 3D, elle, cherche à irriter notre œil dans quelques rares scènes où le cinéaste prend possession de notre regard. Il tiraille nos pupilles, nous fait loucher de manière incontrôlable, nous pousse à pencher la tête pour voir ce qu’il y a derrière l’image. L’expérience est furtive mais interroge les possibilités techniques de la 3D et ouvre de nouvelles pistes au cinéma. Pourtant Adieu au langage est avant tout un film mal aimable, compilant tout ce qui pourrait être désagréable pour le spectateur : acteurs qui jouent volontairement faux (comme si Godard caricaturait son propre cinéma), variations sonores agressives, gêne visuelle, décadrage, scatologie sont ici combinés pour bousculer les sens et provoquer l’inconfort. On sent presque de la colère dans cette lettre d’adieu filmique, comme si Godard voulait renvoyer au cinéma d’aujourd’hui sa terrible laideur. Dans une scène, une femme prend et jette quelques vieux livres sur une table, une autre cherche la biographie de Soljenitsyne sur Google et des mains s’échangent frénétiquement des smartphones. Une séquence qui illustre à merveille le piège des technologies. Elles qui étaient censées démultiplier la diffusion culturelle se retrouvent réduites à de simples objets égotiques (érotiques ?). Voilà pourquoi Godard sait mieux que quiconque donner une bonne leçon au monde du cinéma. Son Adieu au langage est comme un miroir de notre temps plein d’images parasites. Un espace autant pollué par la sur-communication que par le vide. 


Samedi 24 mai, le film a reçu, ex-æquo avec Xavier Dolan (Mommy) et en l’absence de son auteur, le prix du jury au 67ème festival de Cannes. Preuve que le cinéma de Jean-Luc Godard touche encore ceux qui tentent de s’y aventurer.

 

Titre : Adieu au langage/ Réalisateur : Jean-Luc Godard/ Pays : Suisse/ Durée : 1h10/Distribué par Wild Bunch/ Sortie le 21 mai 2014

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