THE MAGIC CITY de R. Malcolm Jones (2014)

THE MAGIC CITY

 

De par sa nature communautariste, le cinéma afro-américain a souvent du mal à s’exporter au-delà de ses frontières. Et lorsqu’il arrive jusqu’à nous c’est par le biais du téléchargement, d’une offre VOD non éditorialisée ou des fonds de catalogue de certaines chaînes de cinéma. En effet, rares sont les films qui passent l’épreuve des salles obscures françaises à moins qu’ils n’aient une portée universelle. Ce fut le cas par exemple de Fruitvale Station, premier film de Ryan Coogler sorti en janvier dernier et dont certaines séances étaient accompagnées d’un débat sur les bavures policières. L’inaccessibilité de ces films peut s’expliquer par le fait qu’ils ciblent avant tout un public noir américain et qu’ils traitent de problématiques afro-américaines liées à une culture construite sur les cendres de l’esclavage et le mouvement des droits civiques. Mais le problème vient aussi du traitement artistique de ces films qui, assez souvent, caricature le public qu’il vise. Ainsi peut-on voir dans certains de ces films ethno-centrés des stéréotypes qui finissent par devenir exaspérants : la jeune femme qui pointe les gens du doigt d’un air menaçant en faisant des simagrées, les personnages qui jouent au basket, dansent du hip-hop ou chantent du gospel,  la mère courage qui élève seule ses enfants en cumulant deux jobs, le jeune homme bon à rien ou dealer en pleine rédemption, ou encore la femme noire qui sort avec un homme blanc. Souvent la réalisation de ces films est la même, préjugeant d’une uniformité raciale des goûts esthétiques : ralentis larmoyants, musiques rap ou R&B renvoyant à l’univers du clip, plans fixes interminables sur des personnages garants de la morale (avec regard approbateur ou désapprobateur) et photographie clinquante. Pourtant, certains de ces films méritent qu’on s’y attarde, notamment pour leur traitement social et documentaire qui témoigne de la place des minorités dans un pays toujours tourmenté par son passé ségrégationniste.

CEFF avec R. MALCOLM JONES

Au CEFF avec R. Malcolm Jones

Dans le cadre de son focus sur le cinéma afro-américain,  le Champs Elysées Film Festival a présenté en avant-première internationale The Magic city, le premier film de R. Malcolm Jones, un cinéaste américain originaire de la Jamaïque. Dans ce drame, le jeune auteur, qui s’est fait connaître par la réalisation de nombreux clips, raconte l’enfance tragique de trois jeunes filles dans un quartier pauvre de Miami. Liberty City ressemble à un mouroir social où viennent s’échouer les laissés pour compte du système. Des gosses mal-aimés, des sans-abris, des junkys ou des travailleurs modestes, ghettoïsés par l’inaction politique, n’y survivent que grâce à la débrouille et aux petits trafics. Liberty City est le cauchemar de l’Amérique, le miroir terrifiant d’une sous-classe que l’administration Obama ne veut pas voir. Barack Obama, parlons-en. Il apparaît au début du film, sur l’écran de télévision d’une épicerie, discourant sur la récession. Mais la caméra de R. Malcolm Jones ne s’y attarde pas, glissant très vite vers le quotidien de la rue et laissant peu à peu la voix du président s’effacer. D’emblée, le film installe une distance à l’égard de l’imagerie idyllique de Miami et surtout vis-à-vis de ce rêve américain que la récession est en train de balayer. C’est dans ce contexte que débarque, Amiya, adolescence dépressive venue chez sa tante pour les vacances. Là, le choc est brutal. Une cousine menaçante, des garçons agressifs et un oncle traumatisé par la guerre en Afghanistan lui réservent un accueil des plus antipathiques. Elle rencontre également Tiana et Nia, deux sœurs placées chez une tante après avoir perdu leur mère. Mais lorsque la vieille femme – sur le point de les adopter – est victime d’un malaise, l’avenir des deux jeunes filles est remis en question. N’envisageant pas d’être séparées par les services sociaux, Tiana et Nia, aidée d’Amiya, vont tout tenter pour rester ensemble.

Ayant grandi entre New York et la Floride, R. Malcolm Jones a choisi de raconter cette histoire uniquement du point de vue des enfants. La force du film réside dans ce regard à la fois naïf et cruel que portent les jeunes filles sur le monde implacable des adultes. Le jeune cinéaste a expliqué vouloir donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais : ces enfants abandonnés par leurs parents et que la société américaine néglige. Ce premier film très personnel est également l’occasion de pointer les travers d’un communautarisme affirmé. On y voit deux dépressifs, Amiya et son oncle, se détruire à petit feu à force d’intérioriser leur mal-être sous le poids de la communauté. R. Malcolm Jones a tenu à revenir sur cet aspect en expliquant que la dépression était un sujet tabou pour les afro-américains. Selon lui, cette culture est clairement héritée de l’esclavage qui a appris aux noirs américains à souffrir en silence. Et c’est de cette frustration que résulte la violence qui ronge la communauté.  Ces moments où les deux personnages échappent à leur propre raison s’incarnent à l’écran par des ruptures de rythme qui tranchent avec l’énergie des séquences clipées. Le réalisateur a justement évoqué l’influence du clip dans son film. Habitué à mettre en scène des vidéos bling bling de rappeurs, il a utilisé le style clinquant du genre en filmant les vieux quartiers de Liberty City de manière sexy et spectaculaire. La méthode peut déconcerter, surtout au début quand les ralentis et les scènes de danse s’enchaînent à un rythme infernal. Pourtant, ce parti pris esthétique finit pas payer. En effet, il renforce le paradoxe social entre deux mondes (celui du Miami paradisiaque et de son versant cauchemardesque) et donne une allure à la fois magnétique et terrifiante à ce quartier. Il y a notamment une scène où les deux sœurs s’aventurent dans l’antre de junkys sous une lumière rouge apocalyptique. Là, acculée par des années de souffrance, la cadette, revolver à la main, sera face à un choix qui déterminera tout le reste de sa vie. C’est sans doute la scène la plus puissante du film, celle qui incarne le mieux la fragilité d’enfants éternellement sur le fil. Non professionnelles, les trois jeunes actrices (Latrice Jackson, Lashalle Jackson et Amiya Thomas) n’ont pas toujours toute la maîtrise de leur jeu mais habitent l’écran avec authenticité. On retrouve également quelques têtes connues : Jamie Hector en ancien soldat saisissant (qui fut l’inquiétant Marlo de la série The Wire), Jenifer Lewis (vue dans Sister Act, Tina ou Poetic Justice) et surtout Keith David (visage familier du cinéma : The Thing et Invasion Los Angeles de Carpenter, Platoon d’Oliver Stone, Clockers de Spike Lee). Même si le film n’est pas parfait (son excès d’émotion et son ambition visuelle finissent parfois par l’étouffer), The Magic City est une belle découverte qui rend compte avec une sincérité brutale de la rupture sociale vécue par les classes afro-américaines les plus pauvres. Le projet lui-même est une drôle de confrontation sociale. R. Malcolm Jones, qui vivait confortablement grâce à sa carrière dans le clip, a pu financer une bonne partie de son film seul, loin d’Hollywood dont il n’a pas vraiment de bons souvenirs (deux de ses projets n’y ont pas vu le jour). Et c’est en ayant tourné déjà plusieurs scènes qu’il a pu ensuite trouver d’autres investisseurs. C’est une belle revanche pour celui qui fut autrefois un gamin parmi tant d’autres dans les quartiers abandonnés de Miami.

Le film est encore visible au Champs Elysées Film Festival : samedi 14 juin à 13h30 au Balzac à Paris.

Il sortira aux Etats-Unis en août 2014. 

 

 

 

 

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