WINTER SLEEP : PALME CRUELLE

WINTER SLEEP

Elle fut à la fois attendue et désarçonnante car précédée du bruit et de la fureur critique. Winter Sleep, palme d’or du 67ème festival de Cannes, a été l’une de ces fausses surprises dont on s’exaspère tant elle cumule les clichés des bêtes à concours cinématographiques : film contemplatif, durée monumentale (3h16) et questions existentielles diluées dans des dialogues atones. Mais il serait absurde de cantonner le dernier long-métrage du réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan à la caricature d’un auteurisme snob, surtout au regard d’une œuvre aussi foisonnante. Cinéaste multi-primé, notamment à Cannes (Grand Prix pour Uzak en 2003, Prix FIPRESCI pour Les Climats en 2006, Prix de la mise en scène pour Les Trois singes en 2008, Grand Prix pour Il était une fois en Anatolie en 2011), Nuri Bilge Ceylan a toujours su mieux que quiconque explorer la complexité des hommes à travers les circonvolutions d’une machine sociale monstreuse. Son cinéma, à la fois sobre et sculptural, se déploie de film en film dans l’immensité de paysages clairs-obscurs renvoyant à sa juste place une humanité pétrie d’orgueil et d’illusions. Sous des cieux ombrageux, presque apocalyptiques, la mélancolie emplit l’âme de personnages égarés dans une société de classes particulièrement asphyxiante. Dans la filmographie ténébreuse de Nuri Bilge Ceylan, Winter Sleep apparaît comme une œuvre définitive, un accomplissement artistique ultime, un film somme synthétisant tous les autres. Ainsi y retrouve-t-on en miroir le désenchantement et le cynisme de Kasaba, son premier long-métrage, la solitude introspective du photographe d’Uzak, l’autopsie bergmanienne du couple des Climats ou encore l’atmosphère crépusculaire des Trois singes et d’Il était une fois en Anatolie. Le cinéaste y affirme surtout une écriture visuelle des plus sombres où s’enchevêtrent, par les strates troglodytes de l’hôtel qui sert de théâtre au film, des prétentions individuelles et des affrontements moraux. Winter Sleep est avant tout un film d’espace ou des personnages revendiquent ou non leur liberté.

Le héros de cette odyssée psychanalytique est un homme de lettres, acteur et metteur en scène de théâtre à la réussite écrasante, personnage au physique massif tentant vainement de s’emparer du cadre. Aydin vit dans un petit hôtel au cœur de l’Anatolie avec Necla, sa sœur divorcée, et Nihal, son épouse plus jeune que lui. L’homme est également le propriétaire d’une maison dont les locataires, très pauvres, sont depuis plusieurs mois insolvables. Une vitre de voiture cassée et un affrontement verbal entre l’intendant d’Aydin et les locataires enclenchent la mécanique infernale du film. Ce détonateur va faire exploser les relations entre les uns et les autres, et faire vaciller le colosse aux pieds d’argile. Lui, le demi-Dieu d’Anatolie, le philanthrope unanimement respecté, qui suscite presque la crainte, se retrouve bien vite démasqué par des plans austères révélant son regard fuyant la misère, ses sourires condescendants et son aveuglement face au malaise du couple. Bien avant les mots – et les dialogues assassins qui jalonneront le récit – les images dans leur tranchante épure retranscrivent les rapports de domination et les petites humiliations. Et c’est un enfant, figure encore non pervertie par l’ambition et l’orgueil, qui va par son acte impulsif renvoyer aux adultes leur véritable rôle social. Chaque personnage donne ainsi de lui un spectacle navrant : derrière la bonhommie d’Aydin, se dévoilent la lâcheté du bourgeois qui fait faire le sale boulot par son subalterne (expulser les pauvres qui ne peuvent plus payer) et la suffisance d’un mari trop heureux d’entretenir sa femme. Necla, elle, est plus que consternante quand elle échafaude des plans pour faire culpabiliser son ex-mari et qu’elle assène ses leçons de morale, étendue paresseusement sur son canapé (en arrière-plan, dans le bureau d’Aydin, comme un mauvais génie dans l’ombre). Quant à Nihal, personnage envers lequel le film est sans doute le plus cruel, elle dissimule, sous un altruisme d’apparat, toute sa dépendance à l’argent et au confort du mariage. D’ailleurs, une scène de billets mémorable va sceller à jamais son rôle d’humaniste hypocrite. Là où Winter sleep dévoile toute sa noirceur, c’est quand il montre que toutes ces séances d’autoflagellation n’ont rien changé. Toutes ces remises en question à la petite semaine n’ont fait que creuser le fossé existant entre cette famille aisée enfermée dans sa tour d’ivoire et leurs locataires pauvres qui, malgré leur sort, jouissent d’une liberté morale que nos bourgeois ne connaîtront jamais. Le livre peut alors se refermer sur le joli et aliénant paysage d’Anatolie dont la neige, d’un blanc immaculé, fige les personnages dans leurs désillusions. A n’en pas douter, cette palme est belle. Superbe dans sa construction tortueuse et empirique, terriblement cruelle dans son approche des relations humaines. On ne saurait mieux mettre en scène le sombre théâtre de notre temps.

 

Titre : Kis Uykusu/ Réalisateur : Nuri Bilge Ceylan/ Pays : Turquie/ Durée : 3h16/Distribué par Memento Films/ Sortie le 6 août 2014

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