LE PARADIS d’Alain Cavalier : putain de rollmops !

LE PARADIS

Cela fait bien longtemps qu’Alain Cavalier est passé à autre chose. A un cinéma délesté de toute contrainte formelle, qui déconstruit l’idée même de jeu et fractionne à loisir le récit. Entre Le combat dans l’île, son premier-long-métrage chapeauté par Louis Malle, et cet extatique  Paradis qui nous tombe du ciel, il s’est opéré un glissement à la fois secret et brutal, une sorte d’effacement progressif du cinéaste au profit d’un regard témoin du temps. Si autrefois ses films ont aligné les stars (Romy Schneider, Jean-Louis Trintignant, Alain Delon, Catherine Deneuve ou Michel Piccoli), c’est du côté d’un cinéma plus personnel qu’on le vit s’épanouir. En 1979, Alain Cavalier théâtralise cette première rupture avec le cinéma traditionnel : Ce répondeur ne prend plus de message, documentaire rageur, enferme le spectateur dans la douloureuse intimité du cinéaste. En 1986, son histoire cinématographique prend un nouveau tournant avec Thérèse, une libre adaptation de la vie de Thérèse de Lisieux, qui questionne et bouscule la foi à travers une troublante composition narrative. Cet essai, à la fois âpre et émouvant, vaudra à Alain Cavalier de nombreuses récompenses (6 César et le prix du jury à Cannes en 1987). Mais c’est en 2004 qu’il atteint un point de non-retour avec Le filmeur, un journal vidéo qui inscrit définitivement Alain Cavalier dans le cinéma expérimental. Le récit, fait de morceaux de quotidien, d’objets mis en scène, de décadrages et de voix off, formalise ce que le cinéaste tentait doucement d’installer de film en film depuis plusieurs années : un minimalisme radical, une esthétique de l’objet et de la chair qui, une fois réduits à leur plus simple expression, peuvent être réinterprétés à l’infini. Ces images neutres, Alain Cavalier les charge d’histoires personnelles, de symboliques bibliques et d’émotions tellement fortes qu’on en oublie instantanément leur fonction première. L’objet, l’image imparfaite, la chair blessée, devenus outils narratifs, servent alors de marqueurs temporels. Cette démarche-là atteint son paroxysme dans Irène, autre journal intime où le cinéaste évoque l’absence de sa compagne, l’actrice Irène Tunc, tragiquement disparue en 1972. Même si le film est difficile, souvent hiératique, il saisit le spectateur en plein cœur par la seule force du souvenir.

Le Paradis © Pathé Distribution

Le Paradis © Pathé Distribution

Mais aujourd’hui, Alain Cavalier n’est-il pas arrivé au bout de sa mécanique ? On se souvient par exemple de Pater, un essai politique aussi tonitruant que stérile mais popularisé par la charismatique présence de Vincent Lindon. Et puis voilà Le Paradis, film existentiel où Alain Cavalier célèbre la vie sous toutes ses formes et revient sur son rapport au christianisme. A partir de l’agonie d’un jeune paon trouvé dans un jardin et auquel il consacre une sépulture, « Cavalier le filmeur » déroule l’histoire d’une vie riche de grands bonheurs, de tragédies, d’émotions fortes et de crises de vocation. C’est un film bilan, quasi testamentaire, où l’octogénaire plus vif que jamais, court après le temps en se raccrochant au symbolisme des objets les plus simples. Des jouets, des fruits, des plantes racontent Adam et Eve, les guerres de religion et des petits miracles. On aimerait vraiment aimer ce film, l’aimer de manière inconditionnelle, quasi irrationnelle. Mais la forme nous en empêche, en nous tenant perpétuellement à distance. Au lieu de saisir l’immensité des paysages qui l’entourent, de photographier cette nature sauvage qui le met en extase, il filme l’intérieur d’une demeure dans une semi-obscurité, comme s’il préparait déjà son cercueil. La voilà la limite du cinéma journal : des images bricolées qui tournent en boucle, enfermant le spectateur au lieu de lui ouvrir son champ de vision. Mais il y a surtout ces moments indigestes où la fascination béate du cinéaste finit par nous exclure du récit. Difficile de ne pas parler, par exemple, de l’épisode du rollmops. Filmé en gros plan dans une assiette, caressé comme un objet de désir par la caméra, le rollmops fait office de moteur émotionnel lorsqu’il renvoie à Alain Cavalier le souvenir d’une hostie de communion. L’hostie elle-même est filmée dans un autre gros plan interminable où le cinéaste évoque sa révélation religieuse. De même, quand il veut raconter une passion amoureuse, Alain Cavalier le fait avec une emphase proche du ridicule : des petits animaux électriques forniquent sous l’œil d’une caméra qui glisse sur la scène avec la lenteur d’un film érotique. Ce qui pouvait être délicieusement poétique au début devient à la longue mécanique et laborieux. Quant aux témoignages des quelques personnes intervenants ici et là pour évoquer leur histoire, ils sont malheureusement mal utilisés car interrompus et vampirisés par le lyrisme en toc d’une esthétique sommaire. Dommage, car ces histoires de jeunes rêveurs auraient pu constituer un émouvant passage de témoin d’un filmeur à l’autre et ouvrir la voie à d’autres fabuleux conteurs.  

 

Titre : Le paradis/ Réalisateur : Alain Cavalier/ Pays : France/ Durée : 1h10 /Distribué par Pathé Distribution / Sortie le 8 octobre 2014

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