BANDE DE FILLES ET L’INDIVIDUALITÉ RETROUVÉE

L'équipe de Bande de filles

Karidja Touré, Mariétou Touré, Lindsay Karamoh et Assa Sylla lors de la présentation du film le 29 mai 2014 au Forum des Images

 

Bande de filles est un film de paradoxes, ceux-là même qui agitaient déjà les personnages de Naissances de pieuvres et de Tomboy. Céline Sciamma est restée fidèle à la fraîcheur de son premier film, à cet étrange ballet de fantasmes adolescents et d’immaturité cruelle, aux vents contraires qui caractérisent une jeunesse tourmentée. Bande de filles, c’est d’abord Marieme (Karidja Touré), une ado de 16 ans en échec scolaire qui se cherche au sein d’une bande de dures à cuire aussi paumées qu’elle. Mais c’est aussi une épopée urbaine en quatre époques où la jeune fille va faire l’apprentissage de son individualité. La banlieue parisienne, la couleur de peau, les tensions familiales sont des éléments aussi pertinents qu’accessoires car aisément modifiables. Ainsi, Marieme aurait pu être blanche, vivre à Boulogne-sur-Mer dans une famille aussi disloquée et avoir le même type de problématiques sociales. D’ailleurs, tous les éléments constitutifs du cliché de banlieue restent soigneusement flous : on ne connait pas les origines des filles, ni la ville de banlieue théâtre du film et, surtout, le danger que représente le grand frère au sein de la famille ne revêt jamais un caractère très rationnel. La seule figure masculine de cette famille, autorité autoproclamée, est représentée de façon surréaliste comme un diable sorti de sa boîte à des moments précis de l’histoire : quand Marieme revient heureuse d’une nuit passée avec ses copines, quand la jeune fille a couché avec un garçon ou quand elle prend plaisir à jouer au football dans un jeu vidéo. Ces surgissements caricaturaux imposent d’office une distance vis-à-vis de ce qui est représenté à l’écran. Que veut-on bien voir dans ces scènes ? Un grand frère autoritaire qui donne une violente correction à sa sœur, au nom d’un hypothétique honneur de cité, ou une illustration de l’ensemble des barrières que l’héroïne s’impose à elle-même (par le biais d’un garde-fou monstrueux et culpabilisateur) ? Le film est une succession de situations-types laissées volontairement dans leur ambiguïté et renvoyant, de fait, chaque spectateur à ses a priori. Que voit-on quand Marieme, alias Vic, rackette mollement une jeune fille devant son école ? Une scène sortie d’un catalogue de clichés banlieusards ou une jeune fille culpabilisant de ces mauvais choix ? Le meilleur exemple de mauvais tour joué par Céline Sciamma au spectateur est cette scène où l’on retrouve Marieme en robe rouge, perruque blonde et talons hauts. On craint l’issue dramatique de la jeune fille qui, à ce stade du récit et selon les fantasmes de certains, peut sembler en perdition totale… La suite nous apprendra qu’elle n’en est pas encore là et que, par ailleurs, rien n’est déterminé à l’avance. C’est cet anti-déterminisme-là qui donne toute sa couleur à un film dont le mouvement aérien ne cesse de repousser les murs étroits des barres de HLM. La grâce de Bande de filles tient à cette liberté revendiquée à chaque instant, à ces parenthèses enchantées où les jeunes filles se recréent un monde à elles loin de la pression sociale et de la domination masculine (une domination qu’elles croient au début, à tort, ne pas pouvoir contrer). A mesure de la métamorphose physique et morale de Marieme, qui s’opère en quatre danses magnifiques, le cadrage resserré des premières séquences s’élargit jusqu’à un dernier plan panoramique et à l’affirmation individuelle.

 

Titre : Bande de filles/ Réalisateur : Céline Sciamma/ Pays : France/ Durée : 1h52/Distribué par Pyramide Distribution/ Sortie le 22 octobre 2014

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