DVD/BLU RAY : SIDEWALK STORIES de Charles Lane (1989)

SIDEWALK STORIES

Un jour de 1989, un film américain muet et en noir et blanc mit en émoi le petit monde merveilleux du Festival de Cannes. Avec son budget ridicule et son inspiration Chaplinienne, Sidewalk stories venait d’enflammer la Quinzaine des réalisateurs grâce à son histoire tragi-comique sur les sans-abris newyorkais. Récompensé par le prix du public, ce premier film aurait dû ouvrir toutes grandes les portes du cinéma à Charles Lane. Pourtant, le jeune réalisateur a sombré dans l’oubli après avoir tourné une comédie hollywoodienne passée inaperçue (True identity, 1991) et être apparu dans le western black de Mario Van Peebles, la Revanche de Jessie Lee (1993). Sidewalk stories était pourtant une belle pépite qui alliait à la fois réalisme social et hommage au cinéma burlesque des années 20. Né dans le Bronx en 1953, Charles Lane étudit le cinéma à la State University of New York. C’est là qu’il se fait remarquer avec un premier court-métrage, A place in time (1977), inspiré de l’affaire Kitty Genovese (une jeune femme assassinée en 1964 près de chez elle sous l’œil passif de ses voisins – l’histoire fera l’objet d’un roman de Didier Decoin, Est-ce ainsi que les femmes meurent, et d’un film, 38 témoins de Lucas Belvaux). Quelques années plus tard, il écrit le scénario de Sidewalk stories après avoir discuté d’un match de boxe avec un SDF. Charles Lane voulait ainsi restituer le quotidien difficile de ces hommes de la rue dont l’humanité s’efface sous le poids de l’indifférence.

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© 1989 PALM PICTURES Inc. Tous droits réservés.

Fortement influencé par Le Kid de Chaplin et le cinéma de Buster Keaton, Sidewalk stories est un exercice de style qui jongle habilement avec l’humour et la tragédie. Charles Lane y incarne, sous un noir et blanc d’une rare intensité, un portraitiste sans domicile fixe recueillant une petite fille après l’assassinat de son père. La jungle urbaine newyorkaise se prête aisément à cette bichromie ténébreuse qui fait ressortir toute la noirceur du monde. Dans la première séquence du film, Charles Lane joue les Monsieur Loyal en laissant défiler sa caméra sur différents numéros d’artistes de rue. Jongleur, magicien, ventriloque et danseur battent le pavé sous l’oeil amusé de l’Américain moyen. Mais derrière ces jeux du cirque, on décèle bien vite la misère des hommes qui n’ont plus que leur art pour survivre dans le ghetto. Le héros du film est l’un de ces saltimbanques du bitume, dessinant ceux qui veulent bien lui accorder un peu de temps et d’argent. Le récit fonctionne selon deux temporalités : d’un côté, il y a la foule newyorkaise pressée, que Lane filme dans des plans particulièrement denses, et de l’autre, les marginaux à contre-temps sur lesquels le réalisateur resserre sa caméra. Le film est une succession de situations comiques dans lesquelles Charles Lane distille la réalité de la rue, sa violence, sa misère et ses vices à travers des personnages plus ou moins grotesques. Le jeune cinéaste met surtout en avant les nombreux paradoxes sociaux de la ville, des riches et des pauvres qui se côtoient dans le même cadre, dans la même énergie, mais de manière invisible. New York est à l’image de cette dualité économique et morale avec ses grands buildings qui jouxtent les bâtisses en ruines dans un même élan de monstruosité. L’arrivée de l’enfant dans la vie de notre portraitiste est une sorte de lumière dans cette obscure immensité. Elle représente un espoir, un moyen de ne pas sombrer dans la sauvagerie du monde. Il se dégage la même pureté dans la relation amoureuse qui se construit entre le héros et une jeune commerçante pleine de compassion, une naïveté touchante qui ferait presque oublier l’arrière plan tragique. Pourtant, sous le manichéisme éclatant de Sidewalk stories, ressurgit perpétuellement le regard cynique et cruel de son auteur. Le confort bourgeois, le snobisme des amateurs d’art, l’indifférence des classes supérieures vis-à-vis du spectacle de désolation quotidien sont les cibles constantes de son humour féroce. Pendant ce temps, les SDF vagabondent de scène en scène dans un étourdissant silence. Il faudra attendre la séquence finale pour qu’enfin ces indigents, que la société méprise de toutes ses forces, retrouvent leur humanité. Après sa ressortie en version restaurée en 2013, le film revient en DVD et Blu Ray, pour ses 25 ans, en attentant les prochains projets de Charles Lane : Yellow Tape, un thriller qui devrait sortir fin 2015 aux Etats-Unis, mais aussi Lady be good, une comédie romantique et Resurrection man, un biopic sur Grandisson Harris, un esclave au passé controversé, pour l’instant en suspens. On espère y retrouver la vivacité et l’originalité de son premier essai.

DVD et Blu Ray disponible chez Carlotta, restauration 2K

Film Sidewalk stories (1h37)

Bonus : A place in time (34 min) court-métrage de Charles Lane réalisé en 1977

Commentaire audio de Charles Lane et Marc Marder

Entretien (28 min) avec Charles Lane

Article du 17/10/2013

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