MAD LOVE IN NEW YORK de Josh et Benny Safdie (2016) : panique à Safdie Park

MAD LOVE IN NEW YORK

Mad love in New York marque un tournant dans le cinéma des frères Safdie, une nouvelle étape dans une œuvre qui était jusqu’alors portée par une douce et grisante mélancolie. Du court au long-métrage, Josh et Benny ont baladé leurs loosers magnifiques dans la jungle new-yorkaise, avec la même légèreté insouciante. Il était ainsi plaisant pour le spectateur de se laisser prendre au jeu de ces illuminés urbains : une chapardeuse romantique venait nous prendre la main pour une virée rafraîchissante (The pleasure of being robbed, de Josh Safdie), un papa déluré nous embarquait avec délice dans son quotidien foutraque (Lenny and the kids, film en partie autobiographique), un garçon paumé nous plongeait dans ses errances urbaines (John’s gone) et on s’amusait à suivre la folle aventure d’un ballon malicieux (The black balloon)*. Dans ce cinéma bohème et particulièrement inventif, on retrouve l’influence des maîtres : ceux de la Nouvelle Vague dont les Safdie semblent les héritiers américains, ceux de la No Wave chez qui on reconnaît le même esprit rebelle, mais surtout, John Cassavetes dont on décèle la filiation à chaque plan. Cette liberté qui traverse le cinéma de Josh et Benny Safdie, c’est aussi celle qui a soufflé, dans les années 70, sur le Nouvel Hollywood poussant toujours plus loin l’ambition créatrice de ses chefs de file. Avec Mad love in New York, les deux réalisateurs semblent avoir franchi un cap, comme s’ils avaient atteint, à 30 et 29 ans, une certaine maturité cinématographique. Plus lucide, plus sombre mais surtout parfaitement maîtrisé, le film nous entraîne sur des terrains mouvants, bien loin de l’euphorie douillette des précédents essais. La rencontre des frères Safdie avec Arielle Holmes y est sans doute pour beaucoup. A 19 ans, la jeune femme, junkie et sans abris, vivait au rythme des shoots, des bagarres et des petits larcins. Une vie terrifiante à laquelle s’est intéressé Josh Safdie qui, au fil de leur relation amicale, l’a poussée à écrire son histoire. Devenu véritable matière à cinéma, l’édifiant récit de Mad love in New York city se retrouve incarné à l’écran par celle qui a décidé de ne rien cacher de sa descente aux enfers. L’entrée dans son monde est un véritable choc, un trip hallucinant, quasi hypnotique.

MAD LOVE IN NEW YORK

MAD LOVE IN NEW YORK de Josh & Benny Safdie

Arielle, alias Harley, personnage à l’inquiétant magnétisme, ne nous laisse jamais le choix. Elle nous bouscule, s’agrippe et ne nous lâche plus. On aimerait regarder ailleurs mais chaque plan est d’une vérité implacable. Impossible de décrocher, nous sommes nous aussi accros. Accros à cette noirceur qui contamine tout le récit, accros à ce naturalisme urbain qui prend aux tripes, accros à cette mise en scène dépouillée qui révèle le talent d’une actrice incroyable. Mais Mad love in New York n’est pas que le journal d’une droguée en plein bad trip. C’est avant tout une histoire d’amour inconditionnel, une relation tordue, glauque, aussi malsaine qu’une drogue dure. Car Harley ne sait aimer Ilya que de façon totalement déraisonnable (à noter que Ilya est joué par le stupéfiant Caleb Landry Jones, seul acteur professionnel du casting, vu dans Antiviral de Brandon Cronenberg). Entre trahison, chantages et humiliations auto-entretenues, le spectacle de leur désamour est prétexte à toutes les radicalités esthétiques : des cadres qui se resserrent frénétiquement sur les acteurs jusqu’à la folie et un montage qui fragmente la narration comme autant de vies en miette. Cette déchéance prise sur le vif n’est pas sans rappeler l’éprouvant Panique à Needle Park, ce film où Jerry Schatzberg métamorphosait Al Pacino en monstrueux junkie. Mais même s’il lui fait lointainement écho, Mad love in New York est fait d’un tout autre bois : d’une réalité qui se rejoue, comme une malédiction, par les damnés qui l’ont vécue et d’un détachement si profond qu’il ne laisse presque aucune porte de sortie.

*Ces films sont disponibles dans le coffret 3 DVD édité par Blaq out : http://www.blaqout.com/film/coffret-josh-et-benny-safdie-3-dvd

Mad love in New York a été présenté au Champs Elysées Film Festival en présence de Josh et Benny Safdie, sous le titre Heaven knows what.

 

Titre VO : Heaven knows what/ Réalisateur : Josh & Benny Safdie/ Pays : USA/ Durée : 1h34/Distributeur : Carlotta Films/ Sortie française : 3 février 2016

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