ORIGINAL VS REMAKE : POUR TOI J’AI TUÉ de Robert Siodmak (1948) / À FLEUR DE PEAU de Steven Soderbergh (1995)

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L’histoire

Steve Thompson, un convoyeur de fonds fraîchement divorcé, a encore du mal à oublier son ex-femme Anna. Capricieuse et vénale, la jeune femme est désormais la poupée de Slim Dundee, un grand nom de la pègre locale. Mais Anna retombe vite dans les bras de Steve pour échapper à la violence de son nouveau mari. Afin de détourner les soupçons du gangster, Steve lui propose un braquage qu’il ne peut refuser…

 

La fatalité comme maître mot du film noir

Robert Siodmak signe une œuvre dans la plus pure tradition du film noir avec son héros dramatique, ses gangsters et son issue fatale qu’on ne révèlera pas. Pour toi j’ai tué (Criss Cross dans sa version originale) est une histoire pessimiste qui ne laisse aucune chance aux qualités humaines. Steve est avant tout victime de sa passion nostalgique pour Anna. Son seul crime est d’être trop sentimental et un brin naïf alors que tout ce qui l’entoure est corrompu : sa femme avide de luxe, Slim le malfrat et même la population locale toujours plus suspicieuse et agressive vis-à-vis des inconnus. En effet, cela fait à peine un an que Steve a quitté la ville et pourtant quand il revient on le traite comme un étranger et on lui reproche d’être revenu. Bizarre, d’ailleurs, cette insistance à connaître les raisons de son retour comme si son amour laissait planer une malédiction. On peut parfois reprocher au film son trop grand manichéisme avec la passion comme vecteur du Mal tandis que la famille s’érige en figure du Bien. Mais Steve lui-même est partagé entre ces deux voies. Les repères d’honnêteté et de sincérité sont pour lui sa mère et son ami, Pete, lieutenant de police. Pourtant, il les rejette au profit de la sulfureuse Anna et d’une alliance avec Slim. Par ce choix, il se condamne. Le personnage d’Anna n’est pas seulement la mante religieuse qu’on veut bien nous montrer. C’est aussi une femme fragile tiraillée entre ses désirs matériels et son amour réel, ballottée entre sa mauvaise réputation et sa recherche de stabilité. Malheureusement, elle se laisse enfermer dans un rôle de vipère opportuniste telle que la voient Pete et la mère de Steve. Au lieu de lutter, elle préfère céder aux menaces et épouser le premier malfrat venu, par facilité. Figée dans une caricature de poule de luxe, elle finit par perdre toute profondeur morale.

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Version Soderbergh

Dans le film de Soderbergh, on échappe à la dimension fataliste. Michael, le héros, est un salaud, un paumé, accro aux jeux. Criblé de dettes, il quitte la ville laissant derrière lui sa femme Rachel. Mais lorsque sa mère annonce son remariage, Michael revient pour assister à la noce. A son retour, il découvre que Rachel vit avec Tommy Dundee, un petit caïd, patron de boîte de nuit. Tout comme dans le film de Siodmak, une occasion de hold-up pointe le bout de son nez.

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Dans cette version, l’entourage du héros est plus resserré : il y a sa mère, son nouveau beau-père, qui lui propose l’emploi de convoyeur, et son frère, ennemi intime qui voit Michael comme un perdant et un rival amoureux. Ce « faux » frère, autrefois amoureux de Rachel, jalouse la relation qu’elle a avec Michael. Alors que Pete écartait Anna pour le bien de son ami Steve chez Siodmak, ici le frère de Michael, policier lui aussi, se sert de sa position pour se venger d’avoir été éconduit. Dans le film de Soderbergh, ce sont les bas instincts qui guident les personnages. Même si Michael revient assagi et serein, il est toujours aussi prompt à faire des erreurs. A la différence de Steve, Michael prémédite clairement son braquage en repérant l’emplacement des caméras et les codes d’accès, cela bien avant de proposer l’affaire à Dundee. En plus de son délit, il est responsable de la mort de son beau-père et donc du malheur de sa mère. Par ses choix, il pourrit la vie des autres et c’est donc tout naturellement qu’il n’a que ce qu’il mérite : il perd la fille et l’argent. La grande différence avec le film original est l’importance donnée au rôle féminin. A l’inverse d’Anna, Rachel montre dès le début un besoin d’autonomie. Elle manifeste des velléités d’actrice et finit par s’émanciper de la tutelle masculine dictatoriale. Piégée par deux hommes qui ne lui offrent aucun bonheur, un raté et un caïd, elle ne choisit pas mais s’échappe. D’ailleurs sa conclusion sur toute cette affaire est sans appel : « C’est bien de partir mais il ne faut pas revenir après » Alors que Siodmack fait de Steve et Anna des héros tragiques et romantiques, Soderbergh laisse ses personnages
dans leur propre bourbier.

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Siodmak/Soderbergh : deux mises en scène diamétralement opposées

Les deux mises en scène sont très différentes. Pour toi j’ai tué démarre par le dernier rendez-vous amoureux entre Steve et Anna avant le braquage, impliquant la passion comme point de départ du drame. A l’inverse, dans A fleur de peau, on démarre sur la scène où Michael conduit le fourgon et réfléchit à comment il en est arrivé là. Les deux réalisateurs se servent des flash-back mais de manière très différente. Chez Siodmak, le flash-back sert juste à rappeler les faits et bizarrement ne revient pas sur la relation passée des deux amants. Les seuls moments où l’on découvre l’ancienne vie commune du couple sont lorsqu’ils se remémorent leurs souvenirs. Mais nous n’en avons jamais les images comme si cette nostalgie était vaine. Dans A fleur de peau, il y a 3 temps dans le film : l’instant précédant le hold-up, les souvenirs de vie commune du couple et le retour de Michael après sa longue absence. Trois temps et donc trois Michael différents. Il y a l’irresponsable qui détruit sa vie de couple à petit feu, l’homme nouveau serein et prêt à s’investir alors qu’il est déjà trop tard et aussi l’homme qui doute de ses choix passés et futurs (dans le fourgon). Ces trois moments mettent en avant un personnage en perpétuel décalage qui réalise être passé à côté du bonheur une fois  l’avoir perdu. Soderbergh joue sur les couleurs avec une photographie aux dominantes bleues, vertes et rouges comme pour montrer les différentes variantes du
personnage.

      

Verdict :

Malgré une mise en scène originale, A fleur de peau est bien loin d’égaler ce très bon film noir qu’est Pour toi j’ai tué. En dépit de sa réalisation classique, le Siodmak est bien plus subtil et allégorique que le Soderbergh. Malheureusement, A fleur de peau pêche par ses longueurs et ses acteurs moins charismatiques que Burt Lancaster et Yvonne de Carlo. Le jeu mécanique de certains donne parfois l’impression d’un téléfilm.

Original : 8/10 – Remake : 5/10

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