SUR LA PLANCHE de Leïla Kilani (2012)

SUR LA PLANCHE

A Tanger, deux jeunes filles décortiquent frénétiquement des crevettes dans une usine qui les paie au kilo. Rêvant d’un ailleurs plus glorieux, Badia et Imane ne se mélangent pas à leurs collègues. Un jour, elles rencontrent Nawal et Asna, deux autres travailleuses qui officient dans le textile. Dans cette nuit marocaine où sommeillent toutes les ambitions, ces quatre ouvrières de 20 ans vont, d’une manière ou d’une autre, faire exploser leur rage…

UNE COURSE HALETANTE CONTRE L’IMMOBILISME SOCIAL

« Je ne vole pas : je me rembourse. Je ne cambriole pas : je récupère. Je ne trafique pas : je commerce. Je ne me prostitue pas : je m’invite… » Badia est comme ça. Elle vit selon sa logique implacable. Elle assène ses coups de poing verbaux et moraux face à une violence sociale qui la cantonne à l’usine. Elle compte ses crevettes tout en énonçant ses principes devant une amie complètement dépassée. Dans ce premier long-métrage, la documentariste Leïla Kilani nous plonge dans une réalité brute et, parfois, déconcertante. Badia va trop vite, parle en accéléré, réfléchit trop, court tout le temps, veut faire mille choses… Pourquoi, alors, en est-elle arrivée là ? Peut-être est-ce justement cette ébullition permanente qui a fini par lui barrer la route du succès. Car Badia est dans sa bulle, un peu autiste, clairement asociale. Elle ne se lie pas, ne s’intègre pas, ne s’attache pas. On est aussi intrigué que fasciné par ce personnage qui séduit comme une fille et rejette comme un garçon. Toute l’ambiguïté de Badia est là : elle se marginalise tout en espérant accéder à une vie meilleure. Elle cherche l’Eldorado de l’autre côté, idéalisant un monde qui ne l’est pas. D’abord, dans cette zone industrielle de textile symbolisant un business vers l’Europe, puis dans ces quartiers faussement bourgeois où les hommes prospèrent grâce aux trafics de smartphones, et surtout, chez Nawal et Asna qui, d’apparence, semblent avoir réussi alors qu’elles sont aussi paumées que les autres. On sent la pression sociale au sein même du groupe des quatre : « Les crevettes » considérées comme une sous-catégorie de travailleuses dont l’odeur nauséabonde leur colle à la peau ; et « les textiles », plus distinguées par l’illusion du vêtement. Ces jeunes femmes, au début si différentes, se révèlent bien vite semblables. Pourtant, elles perpétuent entre elles les mêmes humiliations et rapports de domination qu’elles subissent des hommes et de la société. Pas surprenant alors que l’héroïne s’isole pour ne viser qu’un seul objectif : le mouvement. Chez Badia, qui a quitté sa famille pour un avenir plus florissant à Tanger, on perçoit une urgence, une soif de changement, une révolte imminente. Et la réalisation nerveuse de Leïla Kilani raconte à la perfection l’insoumission qui transpire par tous les pores de la peau d’une génération brimée.

Article écrit le 15 janvier 2012

Titre : Sur la planche/ Pays : Maroc/ Durée : 1h46/ Distribué par Epicentre Films/Sortie le 1er Février 2012

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